Le 12 mars 2010, dans son rapport sur les « ennemis d’Internet », l’ONG Reporters sans frontières classait la Russie sur la liste des « pays sous surveillance », aux côtés de l’Australie, de la Biélorussie, de la Corée du Sud ou de la Turquie[1]. C’est-à-dire parmi les pays qui exerceraient une censure sur les contenus circulant sur la toile. Suite à ce classement, la presse en ligne russe, après le débat lancé par Radio Free Europe, s’est fait le relais d’un débat animé, certains défendant cette classification, notamment au regard de la mise en place il y a une dizaine d’années du système SORM-2 (System for Operative Investigative Activities) de surveillance des contenus, d’autres, au contraire, argumentant qu’Internet en Russie était l’un des derniers espaces d’expression libre, surtout par comparaison avec les médias traditionnels.

Récemment, lors du Forum politique international de Yaroslav, le président Medvedev, très actif sur le web, a déclaré qu’Internet « vivait selon ses propres règles[2] » et que le gouvernement n’avait pas l’intention de réguler la toile. Lui-même dit qu’il ne regarde que rarement la télévision et anime un blog vidéo hébergé par le site du Kremlin.

Ainsi, entre régulation et indépendance, comment savoir de quel côté penche la balance ? À observer l’usage qui est fait d’Internet en Russie aujourd’hui, dans un contexte très dynamique d’évolution de la société russe, comment évaluer la marge de manœuvre dont disposent les internautes russes actuellement, et la manière dont ils utilisent celle-ci ?

On dénombre à ce jour en Russie 43,3 millions d’internautes[3]   (âgés de plus de dix-huit ans) pour une population de 143 millions d’habitants, soit un taux de pénétration de 37 % (pour une moyenne européenne de 58,4 % et une moyenne mondiale de 28,7 %). Ces données situent donc la Russie à un niveau moyen en Europe. Le rythme de croissance est régulier et même élevé ces cinq dernières années, même s’il a tendance à ralentir : les grandes villes comme Moscou, Saint-Pétersbourg ou Novossibirsk sont désormais bien équipées, les villes moyennes comme Kazan, Irkoutsk ou Sotchi également, avec une différence d’accès au haut débit, tandis qu’Internet se développe plus lentement, mais sûrement, dans les petites villes et les campagnes, en particulier dans la partie européenne.

Sur quels éléments se sont fondés les rédacteurs du rapport de l’ONG Reporters sans frontières (RSF) pour classer la Russie sur la liste des « pays sous surveillance » ? Si l’organisation de défense de la liberté d’expression reconnaît que l’Internet russe (Runet, abréviation de Russky Net – Net Russe) est relativement plus libre que les autres médias, elle dénonce néanmoins la surveillance des contenus qui circulent sur la toile depuis l’instauration du système de software SORM-2  en 2000 qui permet aux services de sécurité d’avoir un accès à tout ce qui circule. De même, RSF rappelle l’arrestation de blogueurs ou encore le rachat de la plate-forme de blog LiveJournal, l’une des plus populaires du pays, par un oligarque présenté comme proche du pouvoir.

Des personnalités russes ont réagi à ces affirmations, notamment via un débat organisé par Radio Free Europe. Par exemple, le directeur exécutif de l’agence « Réseaux sociaux », Denis       Terekhov, réfute l’idée d’une censure sur RuNet : « De quelle censure parle-t-on alors qu’il existe 60 millions de comptes sur   Vkontakte.ru, 50 millions sur   Odnoklassniki.ru (équivalent russe de Facebook) et 2 millions de journaux en ligne sur LiveJournal ? Qui empêche qui que ce soit d’écrire ? Nous ne sommes pas en Chine où ils censurent Google. Nous ne sommes pas au Kazakhstan où ils ont fermé LiveJournal. Personne n’interdit à qui que ce soit d’écrire et d’exprimer sa position. »

Par ailleurs, pour le président de la « Fondation pour la protection de la liberté de parole », Alexeï   Simonov, la différence est marquée entre Internet et les médias traditionnels russes, où les rédacteurs en chef et les journalistes savent d’avance ce qu’ils ne sont pas autorisés à dire, « [sur] Internet, il ne peut y avoir aucune censure. La censure, c’est une analyse préliminaire avant la publication. Mais il est pour sûr impossible d’examiner préalablement un blog, pas vrai ? Il ne s’agit pas d’empêcher quelque chose d’être publié, mais de punir pour quelque chose qui l’a déjà été. Et ça porte un autre nom ».

Ces réactions soulèvent la question de l’usage qui est fait de cet espace d’expression qu’est Internet. Mais avant d’aller plus loin dans cette analyse, il faut présenter ici les dernières positions qui ont été prises par l’État en matière de régulation d’Internet.

La déclaration du président    Medvedev qu’aucune régulation étatique n’était envisagée, s’inscrit dans le contexte des débats qui ont suivi de nombreuses dénonciations de faits de corruption via des vidéos mises en ligne depuis un à deux ans, où des citoyens et même des policiers s’adressent directement au Président ou au Premier ministre. Au-delà du fait que ces recours en disent long sur l’état du système général (les citoyens s’adressent directement au « Tsar »), certains y ont vu un nouveau moyen de démocratie directe, et M. Medvedev s’est empressé d’en faire un thème de prédilection (sans doute en perspective des élections présidentielles en 2012). Cette année, dans son adresse à l’Assemblée fédérale, il a déclaré s’être inspiré des propositions faites par des citoyens sur son blog et son compte Twitter.

Récemment, des blogueurs ont ainsi dénoncé la hausse de salaire de 35 % du gouverneur de Nijni Novgorod (soit près de 3,5 millions de roubles), alors qu’aucun des médias locaux n’avait (osé ?) traiter ce sujet[4]. Les pouvoirs gouvernementaux ont déclaré qu’il s’agissait d’une erreur technique et que le salaire de ce fonctionnaire ne serait pas augmenté.

Autre développement significatif, en novembre dernier, la Cour suprême de Russie a statué sur le fait que les médias Internet ne pouvaient être tenus responsables des commentaires des internautes, tant qu’ils n’avaient pas reçu d’injonction par le Service fédéral de surveillance des médias (Roskomnadzor) de supprimer ces commentaires illégaux.

On voit qu’ici le problème n’est pas tant dans la censure des médias, dont Internet, mais dans l’autocensure des acteurs professionnels de l’information. Traditionnellement, et du fait des crimes impunis commis contre des journalistes en Russie, ces derniers (ainsi que les rédacteurs en chef, les directeurs de publication…) se comportent de toute évidence avec une très grande prudence. Or, sur Internet, on assiste en quelque sorte à un effet d’échelle et à une multiplication des auteurs, qui relativisent fortement cette autocensure. Par exemple, la caricature politique a pratiquement disparu des médias traditionnels (presse et télévision) : elle n’est présente presque exclusivement que sur Internet[5].

On peut donc dire que, comme tous les médias en Russie, Internet est surveillé de près, et les blogueurs emprisonnés cités dans le rapport de RSF sont bien réels. Cependant, il ne s’agit pas de censure officielle comme en Chine, mais plutôt d’une pression forte du pouvoir et surtout des cercles dits proches du pouvoir ou partisans d’un pouvoir fort (services de sécurité, milieux religieux…). Cette censure est bien comprise, et intériorisée, ce qui la rend peut-être plus délétère encore. Or, l’effet quantitatif des usagers d’Internet, aussi bien en qualité « d’auteur » que de lecteur, permet de limiter cette autocensure.

Si M. Medvedev dit vrai et est réellement plus libéral que son mentor ; si ses projets ne restent pas à l’état de déclaration, alors on peut se permettre un peu d’optimisme : sur le plan légal, Runet ne devrait pas être censuré dans les années à venir. Reste la réalité, la pratique, qui diffère malheureusement trop souvent du droit en Russie : les blogueurs-citoyens, et la société civile en général, vont-ils continuer d’utiliser cet espace d’expression pour faire pression sur le pouvoir, ou bien prendre peur eux aussi ? Quant aux sphères proches de ce même pouvoir, vont-elles continuer d’agir en toute impunité que ce soit en saturant des sites d’opposition, en entamant des poursuites en justice pour les propos tenus ou en attaquant des journalistes qui tiennent également un blog sur Internet[6] ?


[1] Rapport consultable ici : http://en.rsf.org/surveillance-russia,36671.html

[2] Lenta.ru ; 10 septembre 2010, http://lenta.ru/news/2010/09/10/inter/, consultation du 28 novembre 2010.

[3] Source : Centre de coordination des domaines nationaux, état au printemps 2010. http://www.cctld.ru/files/stats/Q2-2010.pdf

[4] Kommersant, 25 novembre 2010.

[5] Cf. dépêche AFP du 26 octobre 2010. Voir par exemple le site kremlingremlin.ru

[6] Le journaliste et blogueur Oleg Kashine a été agressé devant son domicile le 6 novembre dernier.

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À propos de l'auteur

Raphaëlle Albertin-Khokhlof

Diplomée de Géographie à Paris 1 Panthéon-Sorbonne et de Relations Internationales à l'INALCO, a occupé différents postes pour des organisations et des sociétés françaises à Moscou (Ambassade de France, CEA, Egis International). Actuellement Consultante Senior chez Dualest SAS pour l'accompagnement et le développement des entreprises étrangères en Russie.