Votre livre est avant tout un livre sur la confiance, qui explique l’évolution de la coopération dans l’histoire de l’humanité. Vous avancez que les êtres humains ont hérité il y a dix mille ans d’une psychologie les rendant très soupçonneux et très violents à l’égard des inconnus. Or, c’est la capacité de s’abstraire de cette loyauté tribale qui aurait permis le développement des sociétés, et dont le capitalisme occidental aurait très bien tiré profit.

Effectivement, en précisant que les sociétés tribales survivent tout de même grâce à la confiance qui règne entre ses membres. Il est d’ailleurs beaucoup plus facile d’expliquer pourquoi la confiance règne entre les membres d’une petite communauté de chasseurs cueilleurs plutôt que dans une société comme la nôtre, où les échanges ont lieu entre parfaits inconnus. La confiance qui est au cœur de ces échanges nous échappe parfois parce que c’est une réalité très quotidienne et banale. Elle est le fruit d’une évolution qui nous distingue de la société des chasseurs cueilleurs : en ce sens, notre héritage n’est pas notre destin mais constitue un point de départ susceptible de transformation. Les inconnus pour les sociétés tribales étaient des gens angoissants qui menaçaient leur survie, ils étaient donc en général combattus. Nous avons certes la même psychologie au sens biologique du terme mais nous mettons cette psychologie au service d’un environnement différent : c’est comme si des personnes passaient progressivement de la terre ferme à la mer, en gardant les mêmes caractéristiques physiques. Nous naviguons dans un environnement totalement nouveau mais avec des outils qui remontent à l’origine de l’humanité.

Vous prétendez notamment que c’est la spécialisation, ou la division du travail, qui aurait développé la coopération, vous parlez en particulier de « vision tunnel », qui suppose à la fois le calcul rationnel et la réciprocité. Or, pour assurer cette coopération, les gens ont besoin d’institutions et de droit : quelle est la place du contrat dans l’évolution que vous décrivez ?

À cet égard, les travaux de Norbert Elias sont fondamentaux : ils montrent qu’au Moyen Âge, les sociétés deviennent plus paisibles ; une tendance s’est produite au cours de plusieurs siècles, accompagnée d’une diminution de la violence. Or, ce changement a lieu en vertu du remplacement de certains comportements comme la colère, les représailles, la vengeance, par des institutions comme la justice, les entreprises, le service militaire, tout ce qui entourait les individus de règles auxquelles ils étaient censés se plier. C’est ainsi notamment que l’honneur a été peu à peu supplanté par la prudence et donc la loyauté envers la parentèle par des normes d’impartialité. Les émotions laissent peu à peu place à la raison. Ce processus qu’Elias décrit, qui est tout à fait réel, doit toutefois être amendé : je pense que les émotions n’ont pas tant été remplacées que canalisées ; celles-ci sont en effet nécessaires même pour le bon fonctionnement d’une institution. Par exemple, si les personnes au sein de l’institution judiciaire travaillent uniquement par peur des autres ou par intérêt égoïste, cela ne peut pas fonctionner, il est nécessaire qu’ils y croient et aient des valeurs. Si donc les institutions de la justice sont fondamentales pour canaliser les émotions parfois destructrices au sein de la société, elles ne peuvent pas les remplacer. Elles tentent de les utiliser dans la perspective de la réalisation du bien commun. Aussi peut-on dire que les sentiments, comme la « réciprocité forte », et la raison, comme le calcul, ont des vertus complémentaires au service de la confiance sociale. Le calcul permet à un individu de ne faire pour autrui que ce qui est dans son intérêt. Il s’agit d’une capacité essentielle permettant de prendre les bonnes options dans un monde complexe mais n’inspire pas nécessairement la confiance. Quant à la réciprocité forte, elle incite les individus à se montrer généreux, même s’ils n’en tirent pas de bénéfice. Elle confère aux individus une capacité d’engagement au-delà du calcul et leur permet de bénéficier du soutien et de la confiance de l’autre, même si cela n’est pas immédiatement dans son intérêt. Cependant, cette réciprocité peut être l’objet de vengeances ou de manipulations dès lors qu’elle n’est pas modérée par le calcul. C’est donc la modération l’une par l’autre de ces deux capacités : le calcul et la réciprocité forte qui permettent la confiance sociale.

La crise financière fut essentiellement un défaut de confiance sociale à grande échelle. Vous affirmez dans votre livre que le système bancaire a commencé à s’effriter en 2007 non pas tant en raison de la perte de confiance de la part des individus mais bien plus de la part des grands investisseurs institutionnels. Cette menace paraissait inconcevable, même de la part des initiés, pourquoi ?

Le système était devenu très opaque. Par exemple, lorsque Lehman Brothers a fait faillite, on ne savait pas exactement ce qu’il en était de l’état des créances qui lui étaient liées. Or, le petit créancier a eu peur qu’elles soient nombreuses et ne puissent être honorées. Tout le monde s’était rendu compte que la distribution des créances Lehman était opaque, instaurant ainsi la panique. Ici, il existe un débat entre économistes lié aux analyses de la crise de 1929 : certains affirment que les paniques sont liées à la crise bancaire plutôt que l’inverse. Mais, s’il est vrai que l’on constate un peu plus de faillites lors de paniques, la cause première demeure néanmoins un problème de mauvaise gestion. La crise grecque devient de plus en plus grave car les gouvernements ont pensé qu’il suffisait de restaurer la confiance. Or, c’est faux, les Grecs ne vont jamais pouvoir tout rembourser, c’est un fantasme. Dans les années 1930, on avait conclu à un manque de confiance, alors qu’il s’agissait d’un manque de solidité des institutions bancaires, dont le manque de confiance était une conséquence et non entièrement une cause. Les finances de la Grèce ne sont pas dans de bonnes conditions : il faut ici un plan consistant à conclure que la Grèce ne pourra jamais tout rembourser et se mettre d’accord sur une réduction de la dette, par exemple de l’ordre de 60 %, dont le remboursement serait obligatoire. Soit tout le monde accepte un remboursement à 60 %, soit il existe des créanciers qui refusent mais sans être assurés d’être remboursés.

Ce phénomène de panique, issu d’une réaction en chaîne, n’est-il pas lié ou tout du moins amplifié par le phénomène de mondialisation, et quels peuvent être les moyens d’endiguer une telle panique ?

Tout d’abord, il faut essayer de faire en sorte que les liens diminuent le risque au lieu de l’augmenter. À cet égard, il existe des travaux très intéressants sur l’augmentation du capital, mais aussi sur la transparence. S’il n’y a pas de transparence sur ces liens, les gens risquent de paniquer. Lors de la faillite de Lehman Brothers par exemple, les banques entre elles n’osaient plus se prêter de l’argent, ne sachant pas si elles étaient suffisamment solvables. Des fonds, donc, qui auraient pu être investis dans l’économie sont restés sous forme liquide parce que personne n’osait les mettre dans les mains d’autres institutions. Des entreprises avaient donc des surplus, surplus qui dans une économie qui marche bien doivent être mis à disposition des autres entreprises en difficulté, mais ces surplus étaient inaccessibles, personnes n’ayant confiance pour faire un prêt à une autre institution. Des leçons ont été tirées de cela. Ainsi, en Grèce, on essaye de savoir ce qu’il en est de la distribution des créances. Beaucoup de banques françaises détiennent énormément d’actifs auprès du gouvernement grec. La raison pour laquelle les gouvernements français et allemands tiennent tant à sauver la Grèce n’est donc pas tant l’altruisme que la volonté de sauver leurs banques. Ils avaient peur que si la Grèce faisait faillite, cela se répercuterait directement sur leur système financier. Ce phénomène est par conséquent assez similaire à une épidémie : lorsque l’on ne sait pas combien de personnes sont malades, alors se produit la panique. C’est similaire avec la crise financière : ce n’est pas Lehman en soi qui était le problème, c’est que personne ne savait combien de têtes tomberaient à sa suite.

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À propos de l'auteur

Paul Seabright

Paul Seabright est professeur d'économie à l'Université de Toulouse. Il est spécialiste en économie des organisations et en politique de la concurrence.