Eve Chiapello est directrice d’études à l’EHESS. Elle développe une analyse des transformations du capitalisme à partir d’un décryptage des outils de gestion utilisés par les entreprises et des instruments politiques mis en œuvre par des personnes de droit public pour réguler et organiser ce capitalisme. Pour cela, elle se focalise notamment sur la documentation de la pénétration de tous les secteurs d’activités par des outils «financiarisés», c’est-à-dire des instruments qui reposent conceptuellement et techniquement sur le corpus techno-scientifique de la finance moderne.

La question des normes comptables peut paraître très technique et très compliquée pour ceux qui ne sont pas spécialistes. Nous avons souvent en tête l’idée que c’est une technique neutre, avec des entrées et des sorties. Pourtant lorsque l’on parle de comptabilité il est aussitôt question de normes comptables, il y aurait donc la question du droit qui viendrait s’immiscer dans la comptabilité, ce qui viendrait remettre en cause cette idée de neutralité technique. Pourquoi parle-t-on de normes comptables et pas juste de comptabilité ?

Nous pouvons parler des deux. La comptabilité est une technique d’enregistrement qui permet de fabriquer des images économiques, des entités, qu’il s’agisse d’une image économique des ménages, des entreprises, des associations, des administrations, des nations, peu importe. La façon dont on fabrique ces images repose sur un certain nombre de choix pour choisir des événements que l’on va considérer comme étant économiques. Se pose alors la question des événements et des éléments qu’il faut que l’on prenne en compte et quels sont ceux que l’on va exclure.

Nous retrouvons en comptabilité au moins deux objectifs : le premier consiste à donner une image de la richesse ou du patrimoine de l’entité dont on fait le compte et le deuxième consiste à mesurer l’évolution de l’enrichissement. Si l’on considère ces deux objectifs dans la perspective de dresser une liste de chiffres reflétant l’image de mon patrimoine par exemple, il est nécessaire de savoir ce que je veux faire figurer dans mon bilan. Quels sont les éléments que je vais prendre en compte ? Evidemment, la réponse à cette question varie dans le temps, elle est variable. Prenons un cas classique : vous êtes une entreprise, l’entreprise a investi dans du matériel il y a quelques années et ce matériel vous sert toujours, mais si vous essayez de le vendre personne ne veut l’acheter, donc il ne vaut rien sur le marché et pourtant il vous sert à vous. Est-ce que ce matériel fait partie du patrimoine ? Est-ce que je dois le compter dans la mesure où il ne vaut rien sur le marché ? Voilà une décision qu’il faut prendre.

De la même façon, supposons  dans votre ménage qu’un des enfants prend un loyer et souscrit à une location dont vous êtes le garant. S’il ne paye pas le loyer vous êtes donc responsable. Dans cette perspective, faut-il considérer que votre responsabilité doit être comptabilisée ? Il n’y a pas de règles qui seraient inscrites dans la nature et donc il faut prendre une décision qui va donner lieu à des normes : la norme va ainsi décider de la façon dont on va compter l’objet, la liste de ce que l’on compte et la façon dont on le valorisera.

Par exemple avec une machine, je peux considérer qu’elle sera soit au prix de zéro, soit au prix que coûterait une nouvelle machine si on devait la racheter, soit au prix qu’on l’a achetée autrefois. A priori on peut avoir des disputes sur ces questions-là, donc il est possible de discuter des normes.

La question de la valeur est donc fondamentale, notamment dans son rapport au marché ?

On n’est pas obligé de considérer que ce qui a de la valeur est ce qui a de la valeur sur le marché. On peut distinguer trois types de valeurs : il y a la valeur qu’on estime dans le futur (En estimant qu’en achetant tel brevet il peut me rapporter tant plus tard), ensuite je peux choisir que la valeur du brevet est la valeur marchande à un instant T, enfin je peux considérer que la valeur du brevet constitue l’ensemble des coûts des dépenses que j’ai faites dans le passé pour développer cette innovation.

En économie, on pourrait dire que la valeur du brevet, c’est le temps que l’on a passé à le développer, mais aussi combien on est prêt à me l’acheter, ou ce que j’espère gagner avec ce brevet.

Qui décide donc de ce que va être la bonne norme comptable ?

Tout d’abord, ce qu’il faut savoir, c’est que la comptabilité n’est pas normalisée depuis très longtemps. Il y a beaucoup plus de siècles de pratiques comptables non normalisées que de siècles de pratiques comptables normalisées, puisque celles-ci n’existent que depuis à peine un siècle. Jusqu’en 1930, les pratiques comptables ne faisaient l’objet d’aucun investissement de la puissance publique. En d’autres termes les marchands et les entreprises tenaient les comptes comme ils le souhaitaient, ce qui voulait dire d’ailleurs que d’une année sur l’autre les profits variaient selon les intérêts en présence, autrement dit ceux de celui qui avait la main sur les comptes.

Il fallait convaincre quelqu’un de prêter de l’argent, donc on élaborait de beaux comptes et les années où on ne voulait pas distribuer de dividendes on baissait des profits. Ces pratiques-là étaient quand même un peu régulées dans le sens où via les comptables et les banquiers il existait un ensemble implicite de bonnes pratiques (En anglais on parle de GAAP « generally accepted accounting practices »). L’encadrement de la comptabilité par la puissance publique est assez tardif et se cristallise autour de plusieurs évènements :

Le premier est la crise de 29 qui aux Etats-Unis donne naissance en 1930 à la SEC (securities and exchange commission) qui va s’assurer que les comptables encadrent le rendu de comptes des entreprises. Ils ne  normaliseront cependant que les normes des sociétés cotées, ce qui veut dire que la majorité des entreprises pouvaient tenir les comptes comme elles le souhaitaient. Le deuxième évènement autour duquel la création des normes comptables se développe est la naissance de la fiscalité sur le revenu ou sur le profit. C’est à partir de la première guerre mondiale que l’Etat, en France tout du moins, va s’intéresser aux comptes des entreprises et à la taxation de leurs profits. Enfin, la troisième raison qui va pousser à normaliser la comptabilité, c’est le pilotage macro-économique. On en a un bon exemple avec l’Union Soviétique, qui va promulguer des cadres comptables de planification très importants pour pouvoir contrôler l’ensemble des activités du pays. Dans l’après-guerre en France on retrouve la mise en place d’un projet d’Etat qui pilote des agrégats macro-économiques avec le besoin d’une comptabilité nationale qui reflète la somme des valeurs ajoutées des agents économiques, qui est la valeur ajoutée par une entité comptable. Le besoin de pilotage macro-économique a pesé dans la normalisation comptable d’après-guerre jusqu’au plan comptable de 1982 où la France normalise le calcul de la valeur ajoutée sur toutes les entités économiques.

Si l’on revient un petit peu en arrière, on retrouve un moment fondateur qu’est la création de la comptabilité à double entrée, théorisée par l’italien Paccioli en 1494, qui a constitué une étape importante dans l’histoire de la comptabilité, certains comme Werner Sombart considérant qu’elle marque les débuts du capitalisme. 

Werner Sombart,  grand historien et sociologue du capitalisme à la fin du 19e siècle, écrit en effet  que la comptabilité en partie double et le capitalisme sont comme la forme et le fond. Autrement dit, pour que le capitalisme se développe, il fallait qu’il ait une façon de compter particulière.  Cette thèse a donné beaucoup d’os à ronger aux historiens de la comptabilité qui travaillaient à la fois sur l’histoire de la comptabilité, puis sur les premières structures économiques et qui n’ont cessé de montrer que ce n’était pas vrai du tout, c’est-à-dire qu’ il y a beaucoup d’entreprises dont on peut considérer qu’elles fonctionnaient avant de façon capitalistique. Des historiens ont montré qu’il y avait au moins deux grandes façons de tenir les comptes, des comptes en partie simple qui ont duré jusqu’à presque la fin du 19e siècle et les comptes en partie double, reflétant souvent différents secteurs d’activité. Le capitalisme se serait donc développé indépendamment des techniques comptables. Il est très intéressant cependant de relire Marx et son chapitre IV du livre I du Capital dans lequel on comprend très bien le principe de comptabilité en partie double. : le capital a toujours deux faces, l’une dans laquelle l’argent qui circule est investi et l’autre qui est l’investissement initial, c’est-à-dire l’équivalent monétaire permanent. Cette double face est la face du bilan, tel qu’on peut le fabriquer en partie double, parce que l’on  a d’un côté à l’actif l’endroit où l’argent est investi, il est investi en machine, en stock, il peut être aussi investi en argent liquide, etc.. et la face de l’équivalent monétaire qui n’existe pas, qui est complètement abstrait : c’est la face du passif. C’est vraiment quelque chose de fictif, la mémoire d’où vient l’argent et où va revenir l’argent.

La comptabilité à partie double n’est donc sans doute pas à la source du capitalisme comme phénomène historique mais elle a aidé à le conceptualiser.

Vous montrez aussi comment on peut concevoir différentes comptabilités en fonction des régimes politiques qui impliquent des représentations économiques pouvant être très différentes, notamment en fonction des acteurs qui vont prendre plus ou moins d’importance.

Je m’appuie notamment sur les travaux de Jacques Richard et où il présente trois modèles de régime associés à trois modèles de comptes de résultats. Ces trois régimes sont donc le régime soviétique où l’acteur économique dominant est l’Etat, le régime yougoslave auto-gestionnaire où l’acteur dominant ce sont les salariés et le régime capitaliste où ce sont les actionnaires. Ce qui est intéressant dans ce travail c’est que pour nous le profit est ce qui revient dans la poche de l’actionnaire.  En tout cas c’est le résultat résiduel qui reste une fois que l’on a tout payé : les intérêts pour les banquiers ou pour les prêts, les salaires, les impôts, les fournisseurs. Ce fameux résultat résiduel c’est l’argent sur lequel les actionnaires peuvent délibérer : soit ils prennent des dividendes, soit ils le laissent dans l’entreprise.

Ce que montre Jacques c’est qu’en fait ce fameux résultat résiduel n’est pas calculé de la même façon en régime soviétique où le paiement des intérêts bancaires est inclus dans le profit et les impôts. Cela implique un profit beaucoup plus gros puisque l’on a en régime capitaliste ce qui reste une fois que l’on a payé tout le monde  alors que dans le régime soviétique sont inclus dans le profit les impôts et les intérêts. Lors de la transition après la chute de l’union soviétique certains concepts étaient alors difficilement compréhensibles comme celui de dette financière dans la mesure où pour les agents économiques on ne pouvait être endetté que par soi-même via l’Etat.

En régime auto-gestionnaire, Ce n’est pas l’Etat mais les salariés qui sont au centre de la comptabilité, en cela la notion de profit prend aussi une autre signification si tant est que l’on peut encore parler de profit.

Vous avez beaucoup travaillé sur le tournant néo-libéral des normes comptables dans les années 70/80, en insistant notamment sur l’intégration par les comptables de théories économiques comme celles de Fischer qui va induire une nouvelle conception du capital.

Le tournant majeur dans les normes comptables européennes se décide dans les années 2000 et est mis en œuvre en 2005 mais il est préparé dans les couloirs de la Commission dès 95. Ce tournant majeur consiste pour toutes les entreprises côtées de l’Union Européenne à adopter un seul jeu de normes pour les comptes consolidés. Ce jeu de normes est fabriqué par un petit officine privée basée à Londres, créé en 1973, l’International Accounting Standards Committee. Ces normes vont avoir une force de loi introduisant la fameuse notion de la juste valeur qui est en fait une valeur de marché. Il faudrait mettre dans les comptes non pas les valeurs historiques (combien m’a coûté d’acheter cette machine, etc.) mais la valeur de marché.

Quand il n’y a pas de valeurs de marché, plutôt que de prendre le coût historique il s’agirait de prendre une valeur modélisée : bien que l’on ait pas de marché, il est possible et souhaitable, selon la théorie financière, d’attribuer une valeur à partir d’une estimation des flux futurs. En théorie, la valeur de marché, en théorie financière, c’est la meilleure estimation possible de l’ensemble des profits futurs ramenés à la valeur présente de la chose. On considère qu’il vaut mieux faire une prévision plutôt que de s’appuyer sur quelque chose de stable, comme par exemple des factures.

Dans un bilan encore historique, les choses sont en attente, c’est-à-dire que tout ce que l’on a acheté va nous servir dans le futur. Ce qui compte est alors avant tout le compte de résultats. Avec la comptabilité en juste valeur, c’est différent, le compte de résultats ne sert presque à rien, ce qui compte c’est de valoriser le bilan au moment présent. Dans le premier cas, quand on a des bilans avec des comptes en attente d’être consommés : ce qui compte est l’activité de fabrication, de production, et dans le deuxième cas, ce qui compte c’est la valeur globale de ce que l’on possède et la valeur de revente. Ainsi dans un premier cas on va s’enrichir en fabriquant, en vendant, etc. et dans le deuxième cas on peut s’enrichir de pleins d’autres façons si tant est que la valeur du bilan monte. Si on achète quelque chose et que la valeur de cette chose monte, sans que l’on ait rien fait, on s’est enrichi, on a un profit de spéculation qui est reconnu très rapidement tandis que dans le cas précédent on ne peut pas faire apparaître le profit de spéculation potentiel.

Nous assistons donc ici à une nouvelle conception du capital. Comment cela est-il advenu ?

Nous retrouvons ici l’intégration d’une nouvelle définition du capital qui a été théorisée par l’économiste Irving Fisher notamment dans un ouvrage de 1906 intitulé The nature of capital and income, où il affirme que le capital est l’ensemble des flux futurs, c’est-à-dire des profits estimés. Cette nouvelle conception va bien sûr favoriser le capital financier dans les entreprises. Ce changement de paradigme a aussi une histoire que l’on retrouve dans un débat qui a existé entre les comptables, entre les partisans de l’induction et de la déduction. Au début des théories comptables, nous retrouvons une prépondérance des inductifs : autrement dit on se fonde sur l’expérience et les bonnes pratiques pour en tirer des normes. Mais peu à peu les déductifs ont pris le pas sur les premiers, affirmant qu’il fallait d’abord conceptualiser la bonne norme comptable pour refléter une définition correcte du capital. C’est alors que les comptables se sont tournés vers les économistes qui ont pu leur apporter une telle définition.

Dans les années soixante-dix, on assiste à une prise du pouvoir de comptables qui ont été formés par des économistes de Chicago, opérant une véritable révolution intellectuelle. Petit à petit les comptables dans leur ensemble vont adopter cette nouvelle manière de penser, en imposant lentement leurs normes notamment à partir de Londres. Il aura fallu donc presque un siècle pour intégrer le futur et la spéculation dans les bilans, ce qui permet d’assouplir leur contrôle dans la mesure où il est toujours plus facile et subjectif de se prononcer sur l’avenir. Avec l’adoption des normes IFRS au niveau européen en 2005 nous assistons ainsi à une intégration de cette nouvelle vision du capital.

 

 

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À propos de l'auteur

Édouard Jourdain

Edouard Jourdain est docteur en sciences politique et en philosophie de l’EHESS où il a soutenu une thèse intitulée « Le politique entre guerre et théologie. La révision du marxisme et l’ombre de Carl Schmitt ». Spécialiste de Proudhon, Il a publié entre autres Proudhon, Dieu et la guerre (l’Harmattan, 2006), Proudhon, un socialisme libertaire (Michalon, 2009) et L’anarchisme (La découverte, 2013). Chargé de mission sur le projet Conventions (Enjeux croisés du droit de l’économie et de la mondialisation), ainsi que sur les séminaires de philosophie du droit et de philosophie politique, il enseigne aussi la théorie politique notamment à l’Ecole nationale des ponts et chaussées et à l’Institut catholique de Paris.