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Résumé:Jusqu’ici, l’analyse des excès et des dérives du capitalisme contemporain appartenait plutôt aux sciences...
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Gayraud capitalisme_petitJusqu’ici, l’analyse des excès et des dérives du capitalisme contemporain appartenait plutôt aux sciences économiques et sociales, historiques ou encore politiques. Dans Le nouveau capitalisme criminel, Jean-François Gayraud nous propose d’en étudier les déviances via le filtre original de la criminologie. En effet, l’histoire du crédit, de la banque, ou de la finance est depuis toujours indissociable de celle des fraudes, trucages, et autres manipulations. Bien que Ponzi et Madoff aient eu de nombreux prédécesseurs, les grands auteurs ont toujours défendu l’idée selon laquelle le crime serait un acte neutre pour la compréhension des marchés, son contenu étant essentiellement moral et juridique. Ce livre entend pourtant démontrer que la question criminelle est une réalité économique. Elle peut détruire des biens et des services, ou transformer le bon fonctionnement du marché dans un sens contraire à l’intérêt général. L’expérience vient d’ailleurs confirmer ce postulat : les relations économiques tiennent moins à une hypothétique «main invisible » qu’à l’action de mains humaines bien tangibles, et parfois criminelles. Pour appuyer sa thèse, l’auteur explore le monde économique et financier au travers de sept chapitres, chacun consacré à une dimension spécifique de ce capitalisme financier.

Les crises financières peuvent-elles avoir une origine criminelle ?

Pour l’auteur, il est étrange que la dynamique criminalité/faillite bancaire/crise financière soit aussi peu étudiée, tant on peut réunir de preuves quant aux liens de causalité qui les unissent. Pour éclairer ce phénomène, l’auteur revient sur deux crises financières exceptionnellement criminalisées survenues dans des contextes différents, dans les années 1990 au Japon avec la crise que certains ont rebaptisée la « récession Yakuza », et la crise des pyramides albanaises dans les années 2000. Chacun de ces enchaînements d’événements,avec sa dynamique propre, révèle des aspects différents des mécanismes menant de la criminalité au désastre économique.

La crise japonaise souligne les effets ravageurs d’un système économique basé sur l’omniprésence mafieuse. Un grand nombre de créances douteuses à l’origine des difficultés de financement bancaire puis d’une récession prolongée étaient en effet détenues par des hommes politiques véreux ou des gangsters: la corruption, les connivences et conflits d’intérêts entre politiciens, hommes d’affaires, ou gangsters n’ont eu pour effet que de retarder le diagnostique criminel.

La sévère crise financière que subit l’Albanie dans les années 1990 offre quant à elle une illustration extrême des effets macroéconomiques du crime organisé. Les institutions financières du pays se développent en se spécialisant dans le blanchiment d’argent issus des trafics de drogue et d’armes. Lorsque la crise éclate, des centaines de milliers de familles sont ruinées. Seuls les criminels, la mafia, et leurs alliés en « col blanc » tirent leur épingle du jeu. Ces deux exemples permettent à l’auteur de démontrer la pluralité et la sophistication en matière criminelle : prêts frauduleux, blanchiment d’argent sale, tromperies sur la qualité des titres financiers, etc. En étant à la fois facteurs de formation, de déclenchement, et d’aggravation et amplification des crises, les fraudes et manipulations modifient radicalement les règles du jeu économiques et financières. Couplées à la non-régulation et à la dérégulation, elles permettent ce que l’auteur nomme « une loi de Gresham de grande ampleur » : les mauvais acteurs chassent les bons et les mauvaises pratiques chassent les bonnes, fondant un « anti-modèle économique » profondément malsain. Selon Jean-François Gayraud, on ne sortira de ce cycle de crises financières brutales et à forte dimension criminelle que par une définanciarisation de l’économie.

Les narco banques : des banques dévoyées au service du crime organisé.

Dans ce deuxième chapitre, l’auteur entend démontrer comment des institutions financières géantes peuvent se livrer, en toute conscience et dans la plus grande impunité, au blanchiment de l’argent du crime. Cette partie s’ouvre sur un constat : selon l’ONU, seuls 0,2 % des 1600 milliards de dollars blanchis chaque année dans le monde parviennent à être captés par les instances de régulation, dépassées par l’ampleur et le caractère transnational des des flux. En s’appuyant sur l’exemple de la banque BCCI, Jean-François Gayraud montre la part considérable du shadow banking system dans la finance globalisée d’aujourd’hui. Avec une question sous-jacente : comment réintégrer ces flux illégaux (issus des cartels de la drogue, des armes…etc.) de manière légitime dans l’économie réelle afin qu’ils puissent bénéficier au plus grand nombre ?

Le Trading à haute fréquence (THF) : les financiers de Wall-Street ont-ils inventé le crime parfait ?

L’auteur consacre trois chapitres de son ouvrage à l’étude de cette nouvelle technique de transaction. Dès l’introduction, une métaphore lui permet d’illustrer les risques inhérents au développement de ce phénomène : « Imaginons des successions de trains à très (très) grande vitesse lancés dans des tunnels, tous plus sombres les uns que les autres, avec des régulateurs de voies myopes. L’accident ne serait-il pas inéluctable ? »

Jean-François Gayraud pointe du doigt le fait que les traders de haute fréquence ne prennent plus leurs décisions de transaction sur des données objectives reflétant les performances des entreprises, mais cherchent simplement à réaliser des profits à partir de changements qu’ils initient eux même, en tant que quasi hackers. Course au temps, aux armements (les machines ayant « pris le pouvoir »), aux informations (vol de données), sont autant de particularités qui confèrent au THF ce potentiel de risques et de menaces pour l’économie.

Après s’être intéressé au phénomène et avoir récolté de nombreux témoignages de traders, l’auteur en vient à questionner la nature même du THF : son modèle économique ne serait-il pas celui de la fraude ? Délits d’initié et algorithmes manipulateurs sont à la base du système,  rendant le marché structurellement illisible pour le régulateur. La définition juridique des pratiques illégales est elle même délicate. L’opération frauduleuse est dissimulée dans un océan de transactions ultrarapides. Face à l’internationalisation des flux, les régulateurs nationaux sont dépassés, ils ne sont pas légalement autorisés à avoir accès aux ordres passés à l’étranger : ne pouvant retracer les historiques des transactions, ils ne peuvent retrouver les auteurs des fraudes. Jean-François Gayraud soumet bien au lecteur (et aux régulateurs) une série de recommandations (supervisions à l’échelon européen, inversion de la charge de la preuve), mais précise qu’au regard des moyens humains, intellectuels, financiers, nécessaires au contrôle de tels flux, la tâche est loin d’être gagnée…. Le gendarme peut-il courir aussi vite que le voleur ?

Est-il encore possible de surveiller les marchés financiers ?

À la lecture de cet ouvrage, plusieurs constats s’imposent : la régulation naturelle par le marché ne fonctionne pas; la régulation externe, par les instances spécialisées, est neutralisée par les limites territoriales, financières, humaines, ou intellectuelles auxquelles les régulateurs sont confrontés ; et la régulation interne (par les administrateurs) est fictive. Ainsi, la « moralisation de la finance » se résumerait à un slogan médiatique davantage qu’elle n’annoncerait l’espoir de changements réels. En témoigne pour l’auteur la quasi-absence d’efficacité des politiques répressives, lorsqu’elles existent.

Que conclure de ce « bilan criminologique de l’économie mondiale » ? Quel sens donner à cette puissance nouvelle de la finance ? Et l’auteur de s’interroger  : « Fonctionne-t-elle désormais par delà le bien le mal, à la poursuite d’une destinée toute Nietzschéenne ? ».

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À propos de l'auteur

Elodie Poncet

De formation initiale en économie et droit, Elodie Poncet participe au programme Conventions depuis 2012, en tant que secrétaire éditoriale. Elle s'intéresse particulièrement aux questions relatives au numérique, à la monnaie, et au domaine bancaire.