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Résumé:Guerre et paix entre les monnaies, de Jacques Mistral, Fayard 2014 Dans le chapitre introductif de son ouvrage...
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guerre et paixGuerre et paix entre les monnaies, de Jacques Mistral, Fayard 2014

Dans le chapitre introductif de son ouvrage Guerre et paix entre les monnaies, Jacques Mistral nous expose le monde tel qu’il le conçoit en 2029. Peu optimiste, il nous rapporte des relations géopolitiques conflictuelles, résultat de rapports économiques instables, et débouchant sur un climat général délétère fait de tensions et de conflits multiples. Les raisons de cette situation, l’auteur les trouve en passant en revue les 15 années post-2014. Il dénonce l’incapacité qu’ont eu les trois zones d’influence mondiale d’alors de coopérer et de s’entendre sur une vision commune, avec une Europe en proie à des problèmes de gouvernance internes, une Chine n’ayant su trouver un modèle de croissance équilibré, et des Etats-Unis trop confiants dans leur capacité de rebond pour accepter un quelconque compromis.

Pour que ce scénario ne se transforme pas en réalité, Jacques Mistral se propose de mettre en évidence la question essentielle selon lui, et pourtant occultée aujourd’hui : celle de la refonte du système monétaire. Car si les déséquilibres financiers ou de la sphère économique réelle (immobilier) sont largement analysés, commentés, et dénoncés, les conséquences internationales d’un marché monétaire instable sont plus souterraines et plus complexes à percevoir.

Nous savons pourtant que le fléau des années 1930 était l’aboutissement d’une guerre économique mais aussi et surtout monétaire. Les conséquences de l’absence de gouvernance mondiale d’alors, nous devons nous en prémunir aujourd’hui, et nous en avons la capacité, ce que Jacques Mistral va nous démontrer à travers ses propos. Par une approche historique tout d’abord, il entend nous prouver que l’on peut apprendre des erreurs du passé, puis une analyse approfondie des défis auxquels sont confrontés les principales puissances du XXIème siècle lui permettra d’énoncer des pistes réalistes de refonte du système monétaire international. Car si le terme de « Guerre des monnaies » peut paraître prématuré, il faut repenser dès aujourd’hui la question monétaire internationale, délaissée depuis l’adoption du système des changes flottants en 1971. Le contexte actuel, à savoir une hégémonie américaine concurrencée par l’émergence de la Chine et la mise en circulation de la monnaie européenne, ouvre aux investisseurs internationaux des possibilités d’arbitrage plus aisées. Ceux-ci peuvent modifier leurs décisions en fonction des hausses et baisses anticipées des valeurs des différentes monnaies, amplifiant la volatilité des taux de change, qui varient alors sans commune mesure avec les fondements économiques réels.

« Un effet d’apprentissage » possible des erreurs du passé ?

Que peut nous enseigner l’étude historique des fondements, des expansions, puis du déclin des systèmes monétaires internationaux successifs ? L’hégémonie britannique post- première révolution industrielle a fait de la Livre la seule monnaie internationale, stable, et incontestée, ancrée qu’elle était à l’or. Mais avec l’émergence de nouveaux pays industriels au milieu du 19ème siècle (L’Allemagne, la France, puis les Etats Unis), l’origine du capital s’est diversifié, l’offre de biens s’est élargie, la balance courante britannique est devenue moins robuste, les flux monétaires plus volatiles, et le monde a perdu confiance en la capacité (et la volonté…) de l’empire britannique à assurer la stabilité de sa monnaie. Puis, c’est au terme d’un long processus, plus de 75 ans après qu’ils aient accédé à la place de première puissance économique mondiale (donnée à ne pas oublier lorsque l’on songe à la Chine aujourd’hui), qu’en 1920 les USA acquièrent la place de leader sur la scène monétaire internationale. Le statut du dollar comme monnaie de réserve internationale sera consacré par les accords de Bretton-Woods (1944), qui organiseront le marché monétaire mondial jusqu’en 1971. En décrétant la fin de la convertibilité or, le président Nixon avoue au monde que les Etats-Unis ont émis bien davantage de dollars que ne le permettait le stock d’or, et qu’ils ne sont de ce fait plus en mesure de rembourser leurs avoirs. Cette annonce ne va cependant pas remettre en cause la suprématie du dollar sur la scène internationale dans l’immédiat, car s’il n’y avait certes plus de référence à l’or, aucune autre alternative n’existait. Le dollar allait devenir, selon la célèbre formule « notre problème » et fluctuer au gré des intérêts économiques américains : un dollar faible et leurs exportations se porteraient bien, un dollar fort et cela conforterait la confiance que leur accorde le monde.

Cependant, depuis deux décennies, la Chine et l’Europe sont entrés en scène et compromettent cette hégémonie. La mondialisation financière qui servait jusqu’alors à allouer au mieux épargne et investissements au niveau global permet désormais aux pays du Sud grâce aux importants excédants de liquidités résultant de leurs exportations, de financer les dépenses de consommation du nord. Ainsi, les déséquilibres globaux s’amplifient, la liquidité devient hors de contrôle, et les taux de change sont totalement déconnectés des fondamentaux économiques. La question monétaire internationale est passée dans les mains des investisseurs, de leurs choix de portefeuilles, de leurs décisions d’investissement : il n’y a plus de système monétaire international.

Qui pour assumer le rôle de « leader monétaire international » ?

Face à ce constat, Jacques Mistral analyse plusieurs scenarii possible dans la mise en place d’un nouvel ordre monétaire. Selon lui, l’avenir de l’économie mondiale sera déterminé par les stratégies mises en place par les trois acteurs clé que sont la Chine, la zone Euro, et les Etats-Unis. Lequel sera le plus à même d’occuper le rôle de leadership ?

La Chine ne cesse de monter en puissance. Toutefois, la réorientation de sa croissance vers l’intérieur de son territoire est devenue essentielle. Dans le cas contraire, on assistera selon l’auteur à une augmentation des déséquilibres mondiaux qui, bien que soutenus à court terme par les politiques monétaires des pays développés, mèneront à terme à un conflit économique et monétaire certain. De plus, il semble opportun selon lui de tendre vers une convertibilité totale du Yuan, ce à quoi les autorités de l’Empire du Milieu se refusent pour l’instant : une détention de devises par les autres pays soumettant la monnaie nationale à une variabilité accrue du change du fait des retournements d’anticipation. Pourtant, une appréciation du Yuan permettrait non seulement à la monnaie chinoise d’être en adéquation avec les fondements de son économie, mais cela serait également salutaire pour le pays lui même en ce que cela recentrerait sa croissance sur son économie interne. Ainsi, à ceux qui voient en la Chine celle qui dirigera le monde dans un futur proche, Jacques Mistral met en avant un frein essentiel à cette dynamique : l’absence de volonté des autorités dudit pays à prendre en main les affaires du monde.

La seconde hypothèse évoquée par l’auteur est celle d’un leadership européen. Selon lui, la critique habituelle adressée à la monnaie unique, à savoir l’inexistence d’une « zone monétaire optimale » n’est pas valable : aucune zone monétaire n’a jamais été optimale avant qu’elle ne le soit devenue sous le fait d’une construction de nature politique. De plus, un constat s’impose : malgré tous les soubresauts auxquels a été soumis l’Europe, force est de constater que l’Euro est resté fort. Preuve s’il en est de la confiance qu’il inspire et de la prévision de son utilisation à long terme dans le libellé des échanges internationaux. Cette relative robustesse ne saurait cependant nous épargner le nécessaire approfondissement de l’union monétaire vers une union bancaire et fiscale si l’Euro entend détrôner un jour le dollar en tant que devise internationale par excellence.

Car il reste effectivement une dernière hypothèse à relater, celle de la persistance, ou plutôt de la résurgence, d’une position monétaire hégémonique des Etats Unis. Nombre de pays émergents ont vu leur méfiance augmenter à l’égard du dollar à la suite des politiques monétaires expansionnistes mises en œuvre ces dernières années par la FED. Ces vastes programmes de « Quantitative easing » inondent les marchés monétaires de nouveaux dollars. Crées à partir de rien, ils ont pour seule visée d’augmenter l’offre, afin de faire baisser la valeur de la devise américaine, et par de là augmenter leurs exportations. Les économies émergentes voient en ces politiques la preuve que les Etats-Unis privilégient leur politique économique interne au détriment de la stabilité des relations monétaires internationales qu’exige pourtant un dollar au statut de monnaie de réserve mondiale. Le dollar est certes une monnaie en déclin, mais l’auteur ne manque pas de souligner qu’elle perdurera comme « monnaie internationale par excellence » tant que la Chine restera une puissance en devenir et que l’euro ne disposera pas, à l’inverse du dollar, d’un Etat fort permettant de soutenir la devise.

Une coopération nécessaire dans un monde multipolaire

Le passage en revue de ces trois scenarii démontre que la question essentielle n’est pas celle du « leadership unique ». Il faudrait davantage parler de coopération internationale, et la question monétaire en sera la clé de voûte.

Refonder le système monétaire international est un scénario ambitieux qui permettra de régler les dysfonctionnements actuels, mais réaliste en ce qu’il prendra en compte les intérêts nationaux des forces en présence. Cela passera notamment par une refonte du système de gouvernance, avec comme pilier un FMI aux modalités de prise de décision réformées, mieux partagées entre Etats membres. Pour Jacques Mistral, les compétences de l’institution devraient également être élargies au domaine de la surveillance du système financier et monétaire. Plus profondément, la question fondamentale à laquelle il doit s’atteler est celle du rééquilibrage de la croissance internationale pour éviter accumulation des surplus pour certains et creusement des dettes pour d’autres, les taux de change ne permettant plus, on l’a vu, d’assurer ce rééquilibrage du fait des interventions massives des autorités monétaires sur les marchés des changes.

Reste une question qui semble aujourd’hui revenir sur le devant de la scène, celle de la mise en place d’une vraie monnaie internationale : le droit de tirage spécial (DTS), panier de devise composé des monnaies des principales économies mondiales (dollar, euro, yen, yuan, rouble), pondérées par leurs poids respectifs. Si pour certains il semble impossible qu’une monnaie acquière le statut de devise internationale sans reposer sur un socle économique (une économie nationale) et politique, des arguments peuvent être évoqués en sa faveur. Un système centré sur le DTS permettrait de contrôler l’offre de liquidités internationales de façon concertée, supprimerait le privilège exorbitant attribué au pays émetteur, mutualiserait le seigneuriage (la différence entre les valeurs faciales et les coûts de production des monnaies ) et procurerait une diversification des devises automatique : gage certain de stabilité.

Toutes ces mesures pourraient être décidées au sein du FMI, lorsque les réformes de gouvernance précédemment citées auront été mises en place. Un système multidevises incorporant le DTS serait alors le reflet d’un monde multipolaire ou aucun acteur n’a plus aujourd’hui la capacité d’agir seul. Les intérêts des trois grandes puissances convergent car chaque aire d’influence a à faire face à ses propres défis. Une concertation permettrait alors d’éviter que le scénario catastrophe évoqué dans le chapitre introductif ne fasse effectivement les titres des journaux économiques de l’année 2029…

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À propos de l'auteur

Elodie Poncet

De formation initiale en économie et droit, Elodie Poncet participe au programme Conventions depuis 2012, en tant que secrétaire éditoriale. Elle s’intéresse particulièrement aux questions relatives au numérique, à la monnaie, et au domaine bancaire.