Le lundi 14 novembre avait lieu une conférence organisée par l’IRIS autour d’Alain Juillet, directeur du Club des Directeurs de Sécurité des Entreprises (CDSE) et d’Ali Laïdi, chercheur associé à l’IRIS, auteur de Histoire mondiale de la guerre économique (Perrin, 2016). Conventions était présent lors de cet évènement et en restitue ici les grandes lignes.

L’image que nous avons de la guerre est d’emblée liée au politique dans la mesure notamment où il est concevable de concevoir une paix qui va venir la conclure. Il est plus difficile de concevoir une paix en termes économiques, mais est-ce pour autant que l’on ne peut parler de guerre ? C’est tout l’enjeu de l’ouvrage de Ali Laïdi de montrer, à l’opposé de l’image du « doux commerce » hérité de la philosophie des Lumières, que l’on peut retracer les lignes force d’une histoire économique comme enjeu de la recherche de puissance.

Si l’on s’en tient à une définition sommaire, la guerre économique est l’utilisation de moyens non loyaux pour obtenir des avantages économiques, c’est en somme lorsque la concurrence « dérape ». Le terme de « guerre économique » apparaît surtout après la chute du mur de Berlin. Ce qui est très intéressant, c’est que très longtemps c’étaient les Etats qui se faisaient la guerre économique. Or, depuis la chute du mur de Berlin nous voyons un grand nombre d’acteurs qui se font une guerre économique, comme les individus et les entreprises au même titre que les Etats. La question de la sécurité et de l’espionnage économique ne relève plus en effet du monopole de Etats : ce sont avant tout aux entreprises qu’est dévolu le rôle de protéger leurs informations et d’aller les chercher.

Dans la perspective de l’histoire de la guerre économique, un exemple paradigmatique est aussi celui de la IVème croisade. La croisade est l’opportunité pour les seigneurs de conquérir de nouvelles terres, au point que les croisés vont se battre entre eux, notamment entre ordres hospitaliers pour maîtriser les chemins commerciaux. Les français ont demandé aux Vénitiens de construire des bateaux, qui en échange leur demandent de piller Constantinople qui est aussi un concurrent sur la route des épices. Autre exemple lié à cette dernière : Les portugais, avec Vasco de Gama, ouvrent la route des épices via l’Asie, suivent les Hollandais puis les Anglais avec la compagnie des Indes. Cette dernière multinationale, parmi d’autres, peut conquérir des territoires, battre la monnaie et lever des armées, à l’instar des Etats. Nous retrouvons dans l’histoire toutes autres sortes d’exemples où l’économie est un enjeu stratégique fondamental : ce qui a fait plier l’Allemagne lors de la seconde guerre mondiale est le bombardement des usines de la Ruhr, où se trouvent les usines, et non de Dresde. Déjà avant la première guerre mondiale, les renseignements français du 2ème bureau repéraient les grosses entreprises allemandes qu’il fallait cibler. Autre exemple : les russes lors de la guerre froide vont consacrer tout un département dédié à l’espionnage économique afin de rattraper leur retard industriel. Le problème du pétrole est aussi déterminant et à l’origine de nombreuses guerres. Le vecteur est l’économique mais l’objectif reste la puissance politique. La référence en ce qui concerne l’intelligence économique est le Japon dans les années 1980 : la circulation de l’information au Japon est devenue une composante culturelle de la revanche économique sur la défaite militaire (Les chinois ont ainsi copié le système japonais). Les universitaires américains spécialistes de l’intelligence économique et de l’information pouvaient aussi participer aux opérations de déstabilisation avec le Pentagone.

Les traités de Libre-échange sont aussi des instruments de guerre économique. Qui écrit la norme possède la puissance économique : la logique capitaliste veut en effet que la standardisation puisse s’étendre au maximum : plus un produit est standardisé, plus un produit peut se vendre sur les marchés. Or, entre Etats-unis et Europe, dans pratiquement tous les secteurs ce sont des entreprises américaines qui sont en pôle position, et qui vont pouvoir imposer leurs normes.

On peut être à la fois allié politique et adversaire économique, ce qui n’est pas compris car nous sommes toujours dans le paradigme du doux commerce de Montesquieu. Il est très difficile pour un continent européen qui a connu les deux guerres mondiales de comprendre cela, et est par conséquent dans une forme de déni. Personne ne s’occupe de la défense économique de l’Europe. A partir de la crise économique de 2008, il y a une certaine remise en cause, notamment en ce qui concerne la possibilité d’une certaine idée du protectionnisme (comme c’est le cas des Etats-unis et du Japon).Le principe libéral, qui consiste à dire que la marché est auto-régulateur, reste cependant prépondérant en Europe. Il n’y a pas de loi sur le secret des affaires en France, alors que c’est le cas aux Etats-unis et en Angleterre. A Bruxelles a été voté l’année dernière un texte sur la protection du secret des affaires mais Bercy n’a toujours pas validé ce texte.

Le problème actuel relatif à la guerre économique, et plus particulièrement à l’intelligence économique, est lié aux grandes entreprises Google, Apple ou Facebook qui collectent un nombre impressionnant de données, y compris en Europe. Internet, à l’origine, est une invention issue de l’armée américaine. Il a fallu 2013 avec Snowden pour que soient révélées publiquement l’espionnage par ces entre prises et la NSA, chose que nous savions déjà. A cet égard l’article de l’américain James Wollsey (Ancien directeur de la CIA de 1993 à 1995) : « Pourquoi nous espionnons nos alliés ? [1]» (2000) est révélateur : « Pourquoi, donc, vous avons-nous espionnés ? La réponse se trouve dans le rapport Campbell, dans l’analyse des deux seuls cas où il est dit que des compagnies européennes auraient été les cibles de la collecte américaine de renseignements. A propos de Thomson-CSF, le rapport indique :  » la compagnie était largement suspectée d’avoir corrompu des membres du comité de sélection du gouvernement brésilien.  » D’Airbus, il dit que nous avons pu prouver que  » ses agents offraient des pots-de-vin à un officiel saoudien.  » Ces faits sont systématiquement omis dans les articles de presse européens. Eh oui, chers amis continentaux, nous vous avons espionnés parce que vous distribuez des pots-de-vin. Les produits de vos compagnies sont souvent plus coûteux, moins avancés sur le plan technologique, ou les deux à la fois, que ceux de vos concurrents américains. En conséquence de quoi vous pratiquez beaucoup la corruption. Vos gouvernements sont tellement complices que dans plusieurs pays européens les pots-de-vin sont encore déductibles des impôts. » Autrement dit les américains espionnent les européens parce qu’ils sont corrompus.  La sénatrice Catherine MORIN-DESAILLY a par la suite rédigé un rapport au titre non moins révélateur : L’union européenne, colonie du numérique [2]? Les russes et les Chinois ne sont s’y pas trompés en créant leur propre système d’information, vecteur à la fois de protection et de conquête économique. Avec les Big Data, il ne s’agit plus tant dans la guerre économique de découvrir quelque chose de caché que de faire le tri et la synthèse parmi l’ensemble des informations à disposition.

Est-ce pour autant que la France, puissance moyenne, ne peut pas faire le poids face à ces géants en matière de traitement de l’information ? L’enjeu est difficile à surmonter mais pas désespéré : la France peut par exemple avoir un atout à jouer avec l’excellence de ses mathématiciens qui sont à la pointe pour la conception des algorithmes. Cependant les élites françaises doivent faire preuve d’humilité et adopter une stratégie du faible par rapport au fort, avec des stratégies de contournement et de ruse, autrement dit des stratégies indirectes à la manière de Sun Tzu.

 

[1] http://echelononline.free.fr/documents/james_woolsey.htm

[2] https://www.senat.fr/rap/r12-443/r12-443_mono.html

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À propos de l'auteur

Édouard Jourdain

Edouard Jourdain est docteur en sciences politique et en philosophie de l’EHESS où il a soutenu une thèse intitulée « Le politique entre guerre et théologie. La révision du marxisme et l’ombre de Carl Schmitt ». Spécialiste de Proudhon, Il a publié entre autres Proudhon, Dieu et la guerre (l’Harmattan, 2006), Proudhon, un socialisme libertaire (Michalon, 2009) et L’anarchisme (La découverte, 2013). Chargé de mission sur le projet Conventions (Enjeux croisés du droit de l’économie et de la mondialisation), ainsi que sur les séminaires de philosophie du droit et de philosophie politique, il enseigne aussi la théorie politique notamment à l’Ecole nationale des ponts et chaussées et à l’Institut catholique de Paris.