Ioannis PapadopoulosPourriez-vous nous dire, en tant que Grec rentré dans votre pays natal après plusieurs années passées à l’étranger, quelle est votre vision de la crise grecque, et ce qu’elle révèle d’ambivalence vis-à-vis de l’Europe, mais aussi du droit ?

Pour résumer en un mot fort, je dirais que l’explication de la crise se trouve dans l’anomie, dans la tolérance des Grecs vis-à-vis de l’anomie. L’Union européenne est un système de règles, un marché commun, mais c’est aussi un projet culturel de civilisation qui présuppose un certain attachement moral et une certaine foi, un investissement diraient les psychanalystes. Or, les Grecs se sont montrés très ambivalents dans leur capacité à accepter des règles assez strictes pour construire un marché commun, et plus profondément dans leur capacité de se projeter, de croire dans un projet de véritable état de droit. L’Union européenne était donc tout à la fois un projet et une espérance, mais aussi une crainte.

Ces dernières années, le taux de développement nominal de la Grèce était correct, voire plus que correct, mais quand la crise a éclaté après Lehman Brothers au mois d’octobre 2008, il y a eu une mise à nu de cette ambivalence. Et en retour, les difficultés de la Grèce ont mis à nu les ambiguïtés du projet européen. Nous avons assisté à une crise de doute radical des Européens sur ce qu’ils font ensemble ; ce doute s’est particulièrement cristallisé sur le rôle de l’euro, qui est beaucoup plus qu’une simple monnaie d’échange.

Ici la comparaison avec le dollar est intéressante. Il existe trois ou quatre points d’ancrage symboliques très forts pour se sentir américain : la constitution, le drapeau, la démocratie et évidemment le dollar. On peut comprendre la différence entre l’Europe et les états-Unis en ceci que lorsque les états-Unis s’élargissaient, le dollar était automatiquement intégré aux nouveaux états comme le Nouveau-Mexique, qui n’avait pas les structures économiques équivalentes à ce qui est nécessaire maintenant pour entrer dans la zone euro. A contrario, ce qui est frappant depuis le début de la crise, c’est la véritable division qui existe entre les états du Nord de la zone euro, qui assurent qu’il n’y aura plus d’inflation et les états du Sud, qui ont cru à l’euro comme outil de développement (notamment en raison de la baisse des taux d’intérêt). Il y avait donc deux configurations psychologiques très différentes dans la zone euro, dont les contradictions sont apparues dans toute leur force avec la crise, jusqu’à mettre en danger l’existence même de l’euro.

Pour comprendre ce positionnement particulier de la Grèce, à la fois dedans et en dehors du « système » européen, vous rappelez l’histoire longue du pays.

Oui. Les Grecs ont survécu à la domination par l’Empire ottoman en lui opposant des formes de résistance plus ou moins passives, et cette tolérance bien particulière pour l’anomie. Malheureusement, depuis la révolution nationale nous n’avons toujours pas réglé nos comptes avec ce passé, et avec la loi en général. Nous n’avons jamais accepté une certaine dépersonnalisation des relations sociales grâce au droit, chez nous tout est personnel.

Ces facteurs historiques et culturels expliquent que dans leur relation contemporaine avec l’Union européenne, les Grecs tendent parfois à se voir comme des rebelles, opposant leur chaos naturel à un ordre imposé de l’extérieur. Dans le même temps, depuis le krach, ils se voient comme les victimes expiatoires d’une crise qui les dépassait, et considèrent que celle-ci a été déclenchée par des spéculateurs, des forces obscures qui se sont faufilées pour faire imploser l’Europe. La réalité est plutôt que le pouvoir politique a triché pendant trente ans. C’est un régime largement « kleptocrate ». Si la crise a éclaté, c’est parce que le contrat social n’en est pas véritablement un : le peuple tolère l’anomie des élites qui sont corrompues ou tout du moins privatisent l’intérêt public, et en échange, le gouvernement tolère l’anomie diffuse de la société (notamment en termes d’économie informelle).

Après 2008, tout cela a dû être financé par les subventions européennes et par l’emprunt, dont le montant a été bien au-delà du raisonnable. La dette publique s’ajoutant au déficit et au manque de compétitivité internationale est très problématique. À titre de comparaison, lorsque l’Argentine a fait faillite en 2001, elle avait un PIB deux fois plus élevé que le nôtre avec une dette de 70 milliards d’euros, alors que notre dette officielle s’élève actuellement à 320 milliards d’euros, et qu’officieusement, tout le monde pense qu’elle avoisine davantage les 500 milliards.

Pensez-vous que la comparaison entre la Grèce et l’Irlande parfois avancée dans les médias soit pertinente ?

Les deux cas ne sont pas du tout similaires, et l’acronyme « PIGS » [Portugal, Irlande, Grèce Espagne] est trompeur en plus d’être désobligeant… La crise que connaît l’Irlande est due à une bulle bancaire, comme la crise islandaise. La crise grecque, elle, est un cas sui generis, particulièrement dû à un endettement du secteur public beaucoup plus important que celui du secteur privé. La source du mal est dans l’accaparement des ressources par l’état, un accaparement que la société tolère en échange d’une absence de contrôle. En Grèce, on dit souvent que toute personne ayant eu l’occasion de tricher l’a fait. La structure même de l’économie favorise ce système, car 96 % de l’emploi est assuré par les PME. Or les PME, c’est le trou noir de la régulation, au contraire des grosses entreprises qui ont des règles de gouvernance plus proches des normes occidentales que de l’anomie balkanique. Beaucoup de gens croient néanmoins à l’Europe comme vecteur permettant la modernisation du pays, la Grèce n’est pas balkanisée au point où peut l’être par exemple le Kosovo.

Peut-on s’attendre alors à ce que la crise induise les changements attendus en profondeur ?

Aujourd’hui, la réaction à la crise se fait sentir sur deux plans bien distincts. Sur le plan économique, le FMI mène en Grèce une politique de stabilisation budgétaire radicale qu’il a eu l’occasion de mener dans de nombreux pays, notamment en Turquie, en Hongrie, etc. Le problème, c’est que la pression fiscale induite par le FMI produit une chute énorme de la demande, ce qui fait que beaucoup de PME ne peuvent soutenir la compétitivité, entraînant alors le chômage et une spirale de dépression. Nous sommes au beau milieu de ce processus de thérapie de choc, qui changera complètement la face du pays d’ici cinq ans.

Sur le plan social et politique, en réaction à ces transformations forcées, on assiste au développement d’une colère populaire et de constructions idéologiques douteuses qui tentent de rationaliser a posteriori la crise afin d’évacuer le problème de la responsabilité collective. Cette colère est captée par des mouvements populistes de droite et de gauche, et canalisée vers des boucs émissaires comme les étrangers ou les institutions financières, mais cela ne marche qu’à moitié car cette énorme colère des Grecs se retourne également contre eux-mêmes, comme une haine de soi. En termes de philosophie aristotélicienne, c’est là le facteur déstabilisateur numéro un. Il ne s’agit donc pas tant d’une question matérielle que d’un désinvestissement collectif du politique.

D’un point de vue géopolitique, pourtant, la Grèce défend plutôt le droit international ?

Un pays comme la Grèce aura toujours besoin d’invoquer le droit international pour se faire respecter et pour garantir la stabilité dans les Balkans, c’est pourquoi d’ailleurs c’est un des seuls pays qui n’a pas reconnu le Kosovo. Nous avons donc l’ambivalence d’un pays qui n’est pas demandeur de droit interne mais qui est au contraire très demandeur de droit international. Je pense par ailleurs que nous vivons une sorte de crise existentielle qui va exiger de se positionner et de clarifier notre rapport au droit : car outre l’héritage ottoman, il faut aussi mesurer que le chrétien oriental, s’il considère certes que le droit est nécessaire ne serait-ce que pour protéger les faibles, n’est pas pour autant investi psychologiquement dans le droit. Il faut lire Dostoïevski et Tolstoï pour bien comprendre que le régulateur social pour l’orthodoxe n’est pas le droit mais l’amour ou encore l’« extase ». C’est à l’aune de cette psychologie que l’on peut saisir l’anomie en Grèce : il s’agit en fait d’une forme de tolérance, de charité, où l’on estime que le voisin est dans son bon droit par exemple de ne pas payer d’impôts s’il est considéré comme étant dans le besoin. Il n’y a guère que l’élite en Grèce pour croire que la morale doit se régler sur des normes.

La Grèce pourrait-elle à présent faire la paix avec son passé, notamment avec la guerre civile qui eut lieu de 1946 à 1949, et entrer de plain-pied dans la modernité ?

Je reste optimiste, oui, surtout vis-à-vis de la jeunesse qui est remontée contre le système sans être culpabilisée par le fait d’appartenir à sa culture, ce en particulier grâce à son extraordinaire ouverture vers l’étranger, les nouvelles technologies, etc. Il est frappant en effet de ne retrouver chez ces jeunes par exemple ni l’anomie par charité, ni le clientélisme interpersonnel. Le problème demeurant que le monde politique et économique leur est fermé, c’est pourquoi nous observons énormément d’émigration de la part des jeunes Grecs.

Ce qui a tué la Grèce c’est le trop de mémoire et d’histoire, mais encore une fois les jeunes sont au-dessus de cela. Rien dans leur pays ne leur plaît, l’enjeu majeur est donc pour la Grèce de « récupérer » cette jeunesse qui va jusqu’à s’exiler en masse : il faut bien avoir en tête notamment que la Grèce abrite une population de 11 millions d’habitants mais a 12 millions de citoyens à l’étranger ! C’est tout à fait naturel pour un Grec d’aller vivre à l’étranger, et ce désinvestissement vis-à-vis de la patrie est sans doute l’un des facteurs de crise auquel il faut remédier.

Paradoxalement, on entend parfois aussi chez les Grecs ces jours-ci des expressions de fierté, dans le sens où c’est par la Grèce que l’Europe a pris conscience de sa faillite en tant qu’union politique, entraînant ainsi la nécessité d’une nouvelle politique, que l’on voit poindre notamment dans la fédéralisation progressive du budget. Les Grecs ont ainsi l’impression que cette crise n’a pas été inutile.

Recommandez à vos amis
  • gplus
  • pinterest

À propos de l'auteur

Ioannis Papadopoulos

Ioannis Papadopoulos est professeur d’université à l’Université de Macédoine (Thessalonique, Grèce) et avocat.
Il a écrit, seul ou avec d’autres, cinq livres et plusieurs articles en français, anglais, italien et grec autour de questions de droit comparé, droit constitutionnel américain, philosophie du droit et philosophie politique, et politiques européennes. Il a obtenu le Prix du Cercle Montesquieu et le Prix de l’Association France-Amériques pour son livre, coécrit avec Antoine Garapon, Juger en Amérique et en France. Culture juridique française et common law, Paris, Odile Jacob. Il travaille actuellement autour de questions de liberté religieuse en droit américain et français, et de gouvernance économique en Europe et aux Etats-Unis.